SOCIETE ANARCHISTE, CRIMINALITE ET PUNITION

 « C’est la société qui fait les criminels, et vous, jurés, au lieu de les frapper, vous devriez employer votre intelligence à transformer la société : vous supprimeriez tous les crimes, et votre œuvre, en s’attaquant aux causes, serait plus féconde que n’est votre justice qui s’amoindrit à punir les effets » (Ravachol)

L’idée centrale d’une société anarchiste est que l’individu ne peut être contraint par des instances supérieures : pour les grands auteurs qui ont contribué à l’élaboration de la pensée anarchiste, le droit est une de ces instances, en tant qu’il est l’expression d’une autorité (Kropotkine), le fondement de la propriété (Proudhon), ou implique l’obéissance (Reclus). Pour autant, la société anarchiste est une collectivité humaine qui entraîne la nécessité de principes sur lesquels construire les rapports sociaux : ce serait faire preuve d’angélisme que de penser que les êtres humains se transformeraient du jour au lendemain en anarchistes convaincus une fois exposés à la force humaniste de cet idéal. Les conflits entre individus ne sont pas uniquement des conflits économiques : comment, par exemple, résoudre le problème de la garde des enfants quand un couple se sépare ? Cette question est éloignée du thème de cet article, aussi nous ne l’approfondirons pas ici, mais au moins pose t’elle la question de l’arbitrage et de son caractère coercitif. La question du droit en anarchie pose immédiatement la question de la collectivité face à l’individu : « il suffit que, dans la société, l’intérêt d’un seul individu soit lésé pour qu’aussitôt l’intérêt collectif ne soit plus l’intérêt de tous et ait, par conséquent, cessé d’exister » (A. Belleguarrigue, « Manifeste de l’anarchie »). Quel est le moment à partir duquel la liberté individuelle doit s’effacer devant les contraintes de la collectivité ? La question du droit prend ici tout son sens, c’est-à-dire le droit en tant que corpus de textes définissant les conditions de l’arbitrage. Les romains, dont nous tirons la substance de notre philosophie du droit, définissaient celui-ci comme la science de ce qui était bon et juste (ars boni et aequi), et toute la difficulté réside dans la définition de ces deux termes, fluctuant selon le contexte social et historique. Au sein de la collectivité, soit-elle fédéraliste, l’adhésion à des principes de base ne résout pas les conflits individuels, et chacun peut légitimement revendiquer d’avoir été lésé, ou contraint, par une décision d’arbitrage défavorable, d’autant plus si il refuse de s’y plier et que la coercition devient nécessaire pour faire respecter la décision rendue, ce qui est contradictoire avec l’idéal anarchiste. Cependant, la société anarchiste ne peut être un idéal absolu, mais au moins peut-elle être l’objet d’une dynamique qui va dans le sens de cet idéal, sans toutefois pouvoir faire abstraction de certaines contradictions. Toute la question est de déterminer dans quelle mesure résoudre ces contradictions. La question de la criminalité, à cet égard, est particulièrement intéressante, car elle introduit les questions du droit, du jugement et de la punition, et se pose à la fois en termes pratiques et en termes éthiques.

D’abord, de quoi parle-t’on ? L’idée de criminalité a été étudiée par la sociologie comme composante inévitable de l’espace social (Durkheim), par la psychanalyse comme résultat de la résolution d’une pulsion (Lacan), et bien sûr par la criminologie comme acte antisocial appelant une sanction. Afin de circonscrire notre réflexion à la société libertaire, nous retiendrons cette dernière acception, qui exprime d’une part l’idée de cohésion sociale, et d’autre part pose la question de la pertinence de la sanction, laquelle implique une forme de pouvoir, ou du moins l’expression d’une contrainte. C’est tout l’enjeu de la problématique pour une société anarchiste. Toutefois, ainsi que l’exprime la citation de Ravachol cité en exergue, les conditions dans lesquelles la société anarchiste se construit élimine de facto la plupart des crimes liés au vol ou au profit, la collectivisation des biens et des ressources les rendant obsolètes. Néanmoins, la société libertaire ne peut être exempte de tensions entre individus, et comptera certainement parmi ses membres des personnes souffrant de troubles mentaux, ces tensions et ces pathologies pouvant aboutir au crime. La question de l’origine sociale de ces pathologies mérite d’être approfondie, mais nous ne considérerons que le résultat : un acte portant atteinte à un individu, agression, viol ou meurtre, a été commis.

La question du droit introduit justement celle de la diversité des crimes : il n’y a rien d’absolu dans un acte criminel, et on ne peut pas mettre sur le même plan une agression sexuelle et un meurtre, de même qu’on ne peut confondre meurtre prémédité et meurtre impulsif. Le droit permet de faire une distinction entre ces crimes, non pas en les hiérarchisant, mais en signifiant la nécessité de les considérer dans toute leur complexité. Le droit n’est pas que l’application aveugle de lois arbitraires : c’est aussi un outil qui permet de mettre de la distance entre la colère suscitée par le crime et la nature même de ce crime, c’est-à-dire d’introduire de la rationalité face à un acte révoltant : le droit peut être un rempart face à la vengeance. De même, le droit n’est pas monolithique, et le travail du juriste est d’interpréter la loi selon l’esprit et selon la lettre, d’adapter son contenu aux circonstances. La vision bourgeoise et étatiste du droit ne doit pas masquer son caractère fondamental, qui est avant tout de se préserver de l’arbitraire, même s’il peut être mis au service du pouvoir. Le droit en tant que tel n’est pas nécessairement contraire à la pensée anarchiste, s’il est construit selon l’esprit de cet idéal. Mais il ne peut être l’œuvre de quelques-uns, au risque de devenir un absolu qui transcenderait la volonté collective : c’est pourquoi il doit être l’expression d’un consensus au sein de la société anarchiste, et il apparaît nécessaire de commencer ce travail avant toute transition révolutionnaire. Sa forme et son fond sont encore à élaborer, et malheureusement les anarchistes ne disposent que de très peu de textes afin de les aider dans cette démarche, ce qui rend nécessaire, au moins, de réfléchir sérieusement à la question.

Il n’en reste pas moins qu’il faut décider du sort du criminel, c’est-à-dire de confier son devenir à une instance qui le prive de son auto-détermination, en d’autres termes qui possède un pouvoir sur lui, et à travers lui sur l’ensemble de la collectivité : la liberté d’un seul détermine la liberté de tous. L’idée de pouvoir est antinomique avec la société anarchiste, mais faut-il pour autant considérer qu’en raison de la gravité de son acte, qui est finalement l’expression ultime du pouvoir, qui prive un individu des moyens de son existence, le criminel perd de facto son statut d’individu libre et maître de son destin ? Le criminel fait-il toujours partie de la collectivité ? Nous pensons que la réponse réside dans la temporalité. Le statut du criminel doit être suspendu pendant la durée de la prise de décision le concernant : il n’est pas dans la collectivité, ni hors d’elle, il est dans une situation intermédiaire, dans une sorte de bulle ontologique dans laquelle il s’est placé lui-même, il échappe aux considérations éthiques habituelles, ce qui d’ailleurs ne présume en rien de son sort ; cette isolation temporaire n’a pas d’autre objet que d’assainir les conditions de la prise de décision à son sujet. Ensuite, il s’agit de déterminer qui va juger, et sur quelles bases.  Il apparaît en premier lieu nécessaire de confier cette décision à une instance réduite, mandatée à cet effet pour une durée limitée à l’examen des cas particuliers. Cette approche permet au moins d’éviter un mouvement collectif motivé par la vengeance ou par l’horreur ressentie face à l’énormité du crime, par exemple dans le cas du meurtre d’enfant, qui peut être qualifiée de « situation limite », selon le concept développé par Karl Jaspers, c’est-à-dire une situation face à laquelle un être humain est confronté à l’angoisse et au désespoir. Cette situation limite peut faire perdre toute objectivité à un individu, et d’autant plus à une foule, dont les mouvements sont irrationnels. L’existence d’une entité médiatrice dépositaire de la décision permet de canaliser cette dérive psychologique dont le risque de déchaînement de violence, de lynchage, est réel. Reste à considérer la pertinence de la sanction, de la nécessité ou non d’un châtiment.

La question du châtiment a été largement explorée par Michel Foucault dans le contexte d’une société « classique », mais son analyse peut être sollicitée dans le cadre d’une société anarchiste. Pour Foucault, le châtiment est à l’origine une catharsis : l’horreur du crime doit être expiée publiquement à travers le supplice du condamné. Cette dimension disparaît au XVIIIe pour laisser la place à une fonction dissuasive du châtiment : il ne vise plus à punir l’acte mais à éviter sa répétition. Ce n’est pas l’acte qui est châtié, c’est la pulsion qui l’a rendu possible. La dimension dissuasive est notamment sollicitée à travers la question de la peine de mort, car l’existence de cette peine n’a jamais empêché le meurtre : certains truands portaient des pointillés tatoués autour du cou pour signifier leur mépris de la guillotine. De nos jours, c’est l’incarcération qui s’est substituée au couperet, et la question de la sanction dans une société anarchiste relève de cette problématique : s’agit-il de punir ou de réparer ? La punition implique un cadre moral de référence, qui serait absolu, c’est-à-dire qu’il s’appliquerait à tous et partout, ce qui est en contradiction avec l’idéal anarchiste qui n’admet aucun dogme supérieur à l’individu. La punition relève de l’expression d’un rapport de domination, de l’exercice de la force, de l’idée de la répression, et finalement n’a d’autre fonction que d’apporter une satisfaction à celui qui l’applique. L’idée de punition est inscrite dans notre éducation, la même qui réprime notre individualité pour la conformer aux normes sociales : elle est l’émanation d’une angoisse face à la « déviance », et n’a d’autre but que de contraindre par la souffrance physique ou morale. La décision quant au sort du criminel excluant la vengeance ou l’expiation, reste la question de la réparation : l’absence de punition n’est pas l’absence de sanction. La réparation matérielle par saisie de biens mobiliers ou immobiliers, solutions courantes en Europe médiévale, est inenvisageable dans la mesure où l’abolition de la propriété privée des ressources abolit aussi la valeur des choses matérielles. Reste le bannissement, la privation de l’accès aux ressources collectives, ou le don de soi à la collectivité sans contrepartie : c’est faire don de la seule chose qui garde de la valeur en soi et pour soi, à savoir le temps dont on dispose. En tout état de cause, le sort du criminel ne peut être déterminé par une quelconque idée de châtiment expiatoire.

Reste la question des victimes ou de leurs proches: faut-il prendre leur douleur en compte dans la réflexion autour du sort du criminel ? Cette question n’est pas l’objet de ce texte, mais elle mérite d’être soulevée, bien que nous ne puissions la résoudre en peu de mots. Elle est néanmoins certainement à prendre en considération. En tout état de cause, la question générale de la criminalité en anarchie mériterait un essai à elle seule : ce court texte n’a pas d’autre ambition que de débuter une réflexion autour d’un aspect essentiel qui mérite d’être exploré plus profondément, de dégager les contours d’un enjeu central pour toute société humaine, et plus particulièrement pour une société anarchiste.

Vincent Rouffineau