LE NATIONALISME, L’ANGOISSE ET LA NEVROSE

Une affiche, sur fond bleu, blanc, rouge. Un bandeau en exergue : « Le retour des maquisards ». Le texte est une liste (sur l’affiche, de haut en bas) : « Touche pas à notre Marseillaise / Touche pas à notre drapeau / Touche pas à nos traditions / Touche pas à nos coutumes / Touche pas à nos cochons / Touche pas à notre pinard / Touche pas au père Noël / Touche pas à nos enfants / Touche pas à notre patrie / En fait touche à rien barre-toi ». La découverte de cette affiche, après la première réaction de stupeur, puis de colère, a été l’occasion de se pencher sur sa rhétorique, et sur l’univers mental dont elle a pu être issue, comme on observe un excrément étrange, qui suscite le dégoût autant que la curiosité.

L’idée, formalisée par l’interjection « touche pas », est la dénonciation d’une menace sur les éléments de la liste : toutefois, cette menace n’est pas définie : on ne saura pas en quoi les cochons ou le pinard sont en danger. Mais elle semble multiple : on devine la théorie du grand remplacement chère à Renaud Camus, la crainte de la disparition d’une nation fantasmée dont la vision pétainiste est flagrante, mais aussi, plus étrangement, car hors du champ rhétorique habituel nationaliste, la crainte d’une atteinte au Père Noël ; on peut avancer que celui-ci est employé à des fins allégoriques, pour signifier la fête chrétienne dont il est devenu le symbole, mais on peut aussi imaginer que les auteurs de l’affiche croient vraiment en son existence : rien dans le texte ne permet d’affirmer le contraire. En l’absence d’une identification de la menace, on peut déduire qu’elle échappe aux auteurs de l’affiche elle-même, qu’elle est plus pressentie que constatée. On retrouve le paradigme classique de l’extrême-droite, qui prend naissance avec Gobineau : la France est perçue comme un organisme menacé par des parasites qui la rongent petit à petit. Au fil de l’histoire, ces parasites changent d’identité : juifs, francs-maçons, immigrés, musulmans, « gauchistes », mais l’idée générale reste la même. Ces parasites se dissimulent, pernicieux, il est vital de les dénoncer, alors que des naïfs, ou le « système », refusent d’accepter le danger qu’ils représentent, voire le dissimulent, au moyen d’un vaste complot.

Mais ce qui interroge, ici, c’est moins la menace elle-même que ce qui est menacé : des concepts comme la nation, les traditions, ou des marqueurs identitaires comme le pinard ou les cochons, apparaissent comme les éléments structurant la vision du monde de ces identitaires, mais pourquoi ? Et pourquoi cette vision du monde entraîne-t’elle une telle véhémence à être défendue, exprimée dans sa brutalité monolithique ?

Un premier élément de réponse se trouve certainement dans la revendication de l’ignorance, comme processus assumé. Les nationalistes refusent de quitter la caverne platonicienne. Ils refusent le monde des idées, qui conduit à accepter la complexité du monde, à plonger les yeux dans l’abîme de la connaissance, ce puit sans fond mais baigné de lumière : ils refusent, en le regardant, que l’abîme les regarde aussi, prenant à leur compte l’avertissement nitzschéen. Entrer dans le monde des idées, c’est accepter d’abandonner la sécurité du refuge pour découvrir la forêt,  comme le jeune Croc-Blanc de Jack London. Or, le refuge, pour les nationalistes, est essentiel : il assure la pérennité du monde, circonscrit à des limites connues et familières, qui ne connaissent aucune variation, aucune évolution : c’est pourquoi ils tiennent autant aux traditions. La tradition, par sa forme ritualisée, assure la récurrence du réel, borne la temporalité, et fige la créativité dans un carcan qui la fossilise : elle garantit la reproduction, en boucle, d’un cycle dont les répétitions prévisibles et formalisées sont sécurisantes. Car la sécurité est pour eux essentielle : pas la sécurité à laquelle nous aspirons tous, permettant de préserver notre existence, mais la sécurité d’une matrice, englobante et tiède, qui fait office d’environnement exclusif ; cette matrice, c’est la nation, et le parallèle biologique n’est pas innocent, puisque cet environnement vivant est menacé par des parasites, des microbes, qui le dénaturent. Par ailleurs, si la question du sang est si présente dans le nationalisme, c’est bien parce que c’est lui qui irrigue la matrice, qui l’oxygène, qui la nourrit. La dimension biologique inconsciente est incontestable. Dans cette matrice partagée par ceux dont le sang est identique, on se fond dans le sentiment de la communauté : nul besoin de conscience de soi quand la dynamique du groupe devient une conscience collective, nul besoin des idées dans cet univers fermé, cette « mère patrie », qui associe la mère nourricière et le père (patria en latin est dérivé de « Pater ») qui, pour Lacan, donne accès au signifiant. La nation protège et signifie, les traditions répètent les mêmes schémas du réel, la temporalité s’efface devant le cycle du rituel : ce refuge permet d’échapper à la conscience de la fin, à l’inexorable finalité de la mort. Cette conscience de la mort est pourtant sort commun, et la condition humaine est de vivre avec elle, bien que, comme le soleil et le dentiste, on ne puisse la regarder en face. Les nationalistes sont ceux qui ont le plus de difficultés à l’accepter : c’est pour cela qu’ils ont besoin d’un monde figé, perpétuel, ou rien ne bouge, ou tout est pareil, au fil du temps : le nationalisme est l’expression politique de la peur primitive. Dans leur univers borné par les traditions et les frontières, nationales, régionales ou locales, l’individu, pour ne pas faire face à sa condition temporaire et dérisoire face à l’univers, se fond dans une identité supérieure à lui, un groupe social homogène qui prend le pas sur la conscience de soi, donc sur la conscience de la mortalité. C’est pourquoi toute menace pesant sur cet ensemble cohérent, défini, intemporel, est perçue comme une agression insupportable qu’il faut éliminer, à tout prix. Ce n’est pas l’amour de la patrie en tant que concept qui guide les identitaires, c’est la peur d’en être privés, de se retrouver seuls, nus, démunis face à l’abîme de la condition humaine. La véhémence de l’affiche exprime cette peur primitive, instinctuelle, et contre laquelle aucun argument rationnel n’est opérant : les identitaires sont comme des enfants, des enfants violents, agressifs, dangereux, mais des enfants tout de même, aux émotions foisonnantes et désordonnées, et aux peurs gigantesques. Leur vision du monde, comme celle des enfants, est lacunaire et morcelée, mais là où les enfants cherchent par-dessus tout à progresser dans le savoir, les identitaires, les nationalistes revendiquent farouchement de rester dans l’ignorance, voire dans leurs névroses.

Tout, dans le nationalisme témoigne en effet de processus névrotiques, de stratégies de fuite face à l’angoisse, dont nous pouvons dégager les symptômes et leurs signifiants symboliques, à commencer par l’idole qu’est le drapeau, dans lequel la nation s’incarne : chez l’identitaire, il fait fonction de fétiche, c’est-à-dire de rempart contre l’angoisse de la castration, du manque symbolique d’un objet imaginaire, cet objet étant le phallus, qui occupe une place très importante dans l’inconscient nationaliste : exaltation de la virilité, revendication du patriarcat, homophobie…La castration symbolique, la privation du phallus, est le renoncement de la jouissance, réservée au père, lui aussi symbolique, dont le chef est la représentation : lorsque le chef apparaît, le nationaliste lui offre son phallus afin de se soumettre à la castration : voyez comme le drapeau est brandi, érigé vers le ciel, voyez ces forêts de drapeaux tricolores qui se lèvent devant les chefs ! Voyez le bras levé du salut nazi… Mais cette castration est source d’angoisse, et l’objet même de la castration devient fétiche. Le drapeau est l’objet d’une relation ambivalente, non dialectique, c’est-à-dire présentant simultanément une fonction d’apaisement de l’angoisse et la source de cette angoisse : ce fétichisme est bien l’expression d’un symptôme névrotique. Or, cette ambivalence, pour des auteurs comme Abraham, apparaît à des stades précoces de la sexualité, à savoir le stade oral primitif et le stade oral tardif, où respectivement la succion puis la morsure sont les agents de la satisfaction érotique.

Cette oralité, dans l’affiche qui nous intéresse, est revendiquée par le désir fervent de protéger les cochons et le pinard, qui sont certes des allégories du christianisme opposé à l’Islam, en première intention, mais révèlent cependant un attachement particulier à la satisfaction alimentaire, qui n’est pas ici celle du plaisir gastronomique élaboré, esthétique : on ne parle pas de vin, mais de « pinard », c’est-à-dire un terme qui n’évoque pas la dégustation, mais l’engloutissement : un gobelet en plastique fera très bien l’affaire. Mais on retrouve aussi des signifiants du phallus dans « cochon » et « pinard » ; dans le langage courant, « cochon » évoque la sexualité débridée : image cochonne, « les hommes sont des cochons »… Phonologiquement, « pinard » évoque « pine », terme d’argot pour désigner le pénis. D’ailleurs, pour parler d’un vin fin, on parle de « pinard à la redresse » ; dans les casernes du début du siècle, le vin rouge, le pinard, était opposé au vin blanc, appelé casse-patte : le vin rouge aurait donc des propriétés fortifiantes, sous-entendu concernant les organes virils… Mais pour en revenir à l’oralité, Cochon et pinard évoquent la ripaille, le repas où l’on dévore, le festin gaulois qui évoque le repas tribal totémique freudien (bien que cette notion soit polémique et considérée comme spéculative) : les frères se rassemblent, tuent et dévorent le père, s’appropriant ainsi sa force, sa puissance. La régression névrotique au stade oral est associée à une signification anthropologique du festin. C’est encore le chef, le père symbolique, qui est au cœur du processus : il est même cité dans l’affiche, en la personne du Père Noël. Il est le père qui est destiné à être rôti, dévoré, puisqu’il entre dans les maisons via la cheminée : il entre dans le foyer (la maison), par le foyer (le lieu du feu). De plus, sa tendance à l’embonpoint et son caractère jovial l’apparente à un cochon, tel que cet animal est représenté sur les enseignes des bouchers ou les étiquettes de saucisson. L’ambivalence de la relation au père symbolique, adoration et dévoration, est source d’un conflit psychique refoulé, qui se manifeste par les quelques symptômes névrotiques déjà évoqués : régression au stade oral et angoisse de la castration, cette dernière, en raison du refoulement qu’elle suscite, donnant naissance à la névrose la significative, à savoir l’angoisse phobique, dirigée vers l’étranger ou vers les personnes perçues comme présentant une déviance sexuelle. On parle de phobie, pas seulement de haine ou de rejet, en raison d’élément de discours qui font référence à des peurs liées au domaine biologique : crainte du contact physique, caricature de l’étranger diffusant des odeurs désagréables, saleté génératrice de germes, homosexualité contagieuse, et surtout, nous l’avons déjà évoquée, crainte phobique d’organismes malins venant contaminer la nation.

Le foisonnement de ces névroses conduit les nationalistes à évoluer dans un rapport au monde morbide, instinctuel et archaïque, car vécu par la pulsion et le refoulement de cette pulsion. Fuyant l’idée de mort, les nationalistes se sclérosent pourtant dans un monde porteur de mort, ou plutôt tendant vers l’entropie, c’est-à-dire la stase, l’immobilité : la structure de leur psychisme tend vers la stagnation. Mais par-dessus tout, ils vivent dans l’angoisse et dans la nécessité de s’en préserver, en mettant en place des rituels, des mythes, et en effaçant leur moi devant la puissance des idoles, leurs chefs, la communauté nationale. Leur stratégie de fuite face à l’angoisse consiste à adorer des fétiches, dont l’affiche dont il est question dresse une liste, peut-être incomplète. Ces fétiches doivent absolument être préservés, protégés, au besoin par la violence, voire par la lutte armée, comme l’évoque le bandeau qui proclame « le retour des maquisards ». La ferveur dont ces fétiches font l’objet est proportionnelle à la profondeur de l’ancrage de leurs névroses. Seuls les enfants mentionnés dans la liste n’ont pas cette dimension fétichiste, mais renvoie plutôt au mythe des étrangers qui kidnappent les enfants, voire les violent, ce qui renvoie toujours au thème de l’atteinte à la pureté du sang. La vie psychique des nationalistes est donc structurée par des pathologies, qui nécessitent une prise en charge thérapeutique, puisque la rationalité des arguments est inopérante face à l’irrationalité des symptômes, dont le plus comique reste la nécessité de protéger le Père Noël. Pour Lacan, il y a thérapie quand il y a langage : neutraliser les nationalistes passe par donc par le langage, par l’introduction du logos dans l’obscurité primitive de la forêt malsaine qui pousse dans leurs cerveaux, logos qui est d’ailleurs l’objet d’un rejet épidermique : « Quand j’entends le mot « culture », je sors mon revolver », disait un dignitaire nazi. Toutefois, nous n’avons pas prêté le serment d’Hippocrate, et en l’absence de résultats de cette approche thérapeutique, il est tout à fait permit de leur écraser la gueule.

                                                                                                                                                      Vincent Rouffineau