Subtilités sémantiques et racisme caché

Alors que le discours raciste connaît un renouveau inquiétant ces dernières années, sa réfutation publique est inopérante, car elle contredit la pensée raciste au nom d’un devoir de respect des différences. Or, non seulement est-il vain de promouvoir ce respect de l’autre auprès de gens pour qui le racisme est viscéral, inscrit dans leur espace émotionnel, mais aussi parce que l’idée même de tolérance et d’acceptation de l’autre est en elle-même raciste. Cette idée témoigne en effet d’un racisme caché, qui s’insinue aussi dans les termes les plus innocents, du moins en apparence, et qui méritent examen : en effet, selon Vygotski, et c’est une conviction que je partage, la pensée et le mot entretiennent une relation interdépendante : ils représentent un tout. Par conséquent, la signification originelle du mot, même si elle n’apparaît pas immédiatement, si elle échappe au locuteur qui l’emploie dans un sens ou un contexte différent, c’est-à-dire si son intention lorsqu’il utilise ce mot est différente du sens implicite de ce mot, sa portée symbolique aura une influence sur  sa pensée, ou du moins parasitera celle-ci. Il est donc important d’interroger les mots, d’explorer leurs conséquences sémantiques afin de les identifier comme antagonistes ou compatibles avec notre pensée. Dans le contexte du racisme, l’évolution de la pensée a entraîné la disparition de certains mots du langage courant, et ne sont plus employés que dans une intention stigmatisante, alors qu’auparavant ils paraissaient tout à fait acceptables, comme le terme « nègre » (bien qu’il ait été revendiqué, mais par réaction, par des auteurs comme Senghor ou Césaire). Bien que ce terme ait disparu du champ social commun, il paraît important de déterminer si d’autres mots, utilisés aujourd’hui, sont porteurs d’une idéologie identique, même si les locuteurs qui emploient ces mots s’en défendent, et souvent avec sincérité. C’est l’objet de ce texte.

Commençons par nous mettre d’accord sur le sens précis de « racisme ». Il est souvent confondu avec « xénophobie », qui est le rejet de ce qui nous est étranger ; le racisme quant à lui est l’idée que l’humanité est divisée en races, c’est-à-dire en groupes présentant des caractéristiques différentes sur le plan morphologique et biologique. Cette idée est réfutée par la biologie et l’anthropologie, mais s’est inscrite dans l’inconscient collectif au fil des siècles, à tel point que les individus qui la rejettent en sont tout de même imprégnés, ce que l’on constate si l’on analyse les mots employés pour la dénoncer. Il n’est pas question ici de faire leur procès, mais d’approfondir les implications sémantiques de termes que l’on utilise fréquemment, et qui sont, à notre corps défendant, porteurs de cette idée de l’existence des races.

D’abord, considérons cette idée, louable à priori, d’accepter les différences. Elle suggère que les différences existent, mais qu’elles ne doivent pas définir notre perception de l’autre, qu’il faut, d’une certaine manière, cesser de les considérer. Mais cette approche corrobore l’idée qu’il y a des différences, ce qui semble être une question de bon sens : il y a des différences morphologiques évidentes entre un Suédois blanc et un Gabonais noir. Mais sont-elles si évidentes ? Si on place ce Suédois et ce Gabonais côte à côte, il semble que oui. Mais si l’on se place dans une perspective plus large, ces différences seront moins évidentes : si l’on plaçait côte à côte des personnes issues de toutes les régions situées entre la Suède et le Gabon, on serait face à des différences subtiles, multiples et finalement assez minimes : on constaterait que les différences de nature de cheveux, de pigmentation, de morphologie nasale et crânienne (ces exemples font volontairement référence aux marqueurs raciaux utilisés par les biologistes du XIXe siècle), sont en fait extrêmement variables d’un individu à l’autre. La présence de personnes à la peau claire au nord et à la peau sombre au sud n’est pas le fait de différences ethniques relatives à l’appartenance à un territoire d’origine, c’est le résultat d’un processus biologique simple : la population humaine, à l’origine, présente des variations physiques qui sont sensibles au milieu ; dans des régions faiblement ensoleillées, les individus à peau sombre vont disparaître en raison de la difficulté de leur organisme à synthétiser la vitamine D. Il va donc rester dans cet environnement des individus à peau claire, qui vont transmettre cette caractéristique physique à leurs descendants. On peut l’illustrer par l’histoire du coquillage qui, au Japon, présente sur sa carapace le portrait de l’empereur : loin d’être le résultat d’une intervention divine, c’est le résultat d’une sélection : les pêcheurs ramassent ces coquillages, qui présentent tous une tache sur leur carapace, mais dont le dessin est extrêmement variable : or, quelques-unes de ces taches ressemblent au portrait de l’empereur, et les pêcheurs les remettent à l’eau, par crainte du sacrilège. En se reproduisant, ces coquillages transmettent la forme de leur tache, et les pêcheurs récoltent de plus en plus de coquillages dont la tache sur la carapace ressemble à l’empereur, ils en rejettent donc de plus en plus : à la fin du processus, tous les coquillages de cette portion de littoral auront sur leur carapace une tache qui représente le portrait de l’empereur. L’humanité, à ses origines, est composée d’une multiplicité de caractères morphologiques, mais un processus identique de sélection par les conditions du milieu (influence du milieu ou choix de s’implanter durablement dans ce milieu) a favorisé l’émergence, en de nombreux points du globe, d’individus partageant les mêmes caractéristiques morphologiques, différentes de celles de leurs voisins. L’idée de race est née du constat erroné que ces différences morphologiques étaient le fruit d’une différence raciale, ce qui relève de l’empirisme et n’a aujourd’hui plus aucune légitimité scientifique.

La question devrait être, non pas d’accepter les différences, mais de déclarer qu’il n’y a pas de différences. Un homme à la peau blanche et aux cheveux blonds est différent d’une femme à la peau blanche et aux cheveux bruns, mais pourtant il ne viendrait à l’idée de personne (du moins personne de sensé !) que cette différence de couleur de cheveux soit significative et conduise à une forme de rejet : il n’y a aucune raison objective que le raisonnement soit différent en ce qui concerne la pigmentation de la peau. La seule raison qui induit ce réflexe de reconnaître une différence est une raison historique et culturelle, qui trouve son origine dans les perceptions héritées du colonialisme européen le plus ancien. Toutefois, déclarer qu’il n’y a pas de différences ne remet pas en cause l’idée de diversité : en disant qu’il n’y a pas de différences, on exprime uniquement l’idée que les différences morphologiques ne sont que des variations aléatoires qui ne déterminent pas l’identité d’un être humain, et que les considérer comme des spécificités qui le rattachent à un groupe plus vaste est, d’une part, une négation de son individualité, et d’autre part une reconnaissance implicite de l’idée de race. Il est exact que des groupes humains issus du même espace géographique partagent des caractéristiques physiques qui les différencient d’autres groupes, et que ces caractéristiques soient immédiatement identifiables. Pour autant, cela n’implique pas qu’il faille les réduire à ces caractéristiques : il faut absolument s’efforcer de voir au-delà d’elles, qu’elles disparaissent de notre perception première, et qu’elles ne soient pas plus significatives pour nous que la couleur des cheveux.

Ce premier point étant éclairci, on peut approfondir et aborder la question des termes que nous utilisons régulièrement, et qui cachent un fond raciste, toujours à notre corps défendant : d’abord la notion de couple mixte, ensuite celle d’enfant métis.

L’idée de couple mixte est une idée qui n’apparaît pas condamnable immédiatement : il est utilisé quand deux personnes d’origine (de race ?) différentes forment un couple : « Au départ, Donna Pinckley photographiait une femme blanche et son petit-ami noir quand la mère de la première lui a expliqué que les gens faisaient souvent des commentaires horribles au sujet de leur relation. La photographe en a été bouleversée. Elle avait déjà entendu parler de cas de ce genre par le passé et cela l'a décidé à photographier plus de couples mixtes. » (Huffingtonpost.fr). On note toutefois que cette idée de mixité est aujourd’hui souvent invoquée sous l’angle de la différence de culture ; quelques exemples :

« Catherine F.-B., 26 ans, directrice d’une société d’export, et Olivier B., 29 ans, pilote de ligne, mariés depuis un an – Qu’Olivier soit catholique a “rassuré” les parents de Catherine, inquiets qu’elle ait choisi de vivre dans un pays où l’“on ne parle même pas anglais !” Leur seule crainte : qu’il soit réfractaire aux valeurs de la culture philippine dans laquelle les hommes jouent un rôle très protecteur » (Psychologies.com)

« La religion est souvent la pierre d’achoppement du couple mixte. En général, le mariage mixte pousse les deux partenaires vers la laïcité, ou alors c’est la femme qui met de côté ses convictions religieuses pour “épouser” celles de son mari. Sans en arriver làadmettre et comprendre les croyances de l’autre est indispensable pour réussir à faire cohabiter deux religions. » (Parents.fr). Toutes les photos illustrant l’article représentent un homme à la peau noire et une femme à la peau blanche.

On constate que, malgré le soin apporté à l’idée de mixité culturelle, les exemples cités par ces articles sont ceux de couples où les différences sont essentiellement ethniques. Je n’ai pas trouvé d’articles illustrant l’idée de couple mixte entre Européens, bien que la différence culturelle entre un grec et une suédoise, ou entre une Russe et un Anglais soit significative ( ces articles existent peut-être, mais le propos est bien d’évoquer une pensée collective, qui n’implique pas un partage unanime, mais présente un caractère fréquent). En réalité, bien que l’idée de mixité se dilue dans la rencontre entre deux cultures, l’idée sous-jacente est bien celle de mixité ethnique. Par conséquent, l’idée de « couple mixte » renvoie directement à l’idée d’hybridation, terme qui dérive du latin hibrida, « sang-mêlé » (devenu hybrida par rapprochement avec le grec ubris, « excès »), c’est-à-dire l’union entre deux espèces différentes, et dont le dictionnaire analogique propose les mots apparentés suivants : croisement, bâtard, mulâtre, métis.

Cette analogie permet d’aborder la question du terme « métis », appliqué aux enfants (et aussi, par extension, aux adultes). C’est un terme employé par beaucoup, mais qui relève de la pensée raciste, dans la mesure où elle relève de l’idée d’hybridation. Dans « Destins métis : contribution à une sociologie du métissage » (Ed. Karthala), David Guyot cite cette phrase de Blaise Cendrars : « Des enfants noirs, des cuivrés, des rouges, des jaunes (…), métissés, extraordinaires, sperme synthétique que les blancs sèment à toutes leurs escales ». L’auteur avance que dans l’imaginaire européen, le métis est le résultat de l’union entre le colon blanc et la femme « indigène ». Cette idée a imprégné nos sociétés jusqu’à aujourd’hui, à tel point que parler d’enfant métis est devenu une habitude, y compris chez les parents eux-mêmes. Mais en réalité, tous les enfants sont métis : ils sont tous le résultat de la rencontre entre deux génomes humains. Pour autant, on ne parle pas d’enfant métis dans le cas d’un enfant dont le père est brun aux yeux noirs et la mère blonde aux yeux bleus, mais tous les deux européens : pourtant, cet enfant va bel et bien présenter les caractéristiques physiques mélangées de ses deux parents. On ne parle d’enfant métis que dans le cas de parents d’origine ethnique différente, jusqu’à employer l’expression atroce d’enfant « café au lait ». Or, il n’y a aucune raison objective pour que le mélange des caractéristiques physiques telles que la couleur de la peau confère à l’enfant un caractère « métis », mais pas les caractéristiques telles que la couleur des yeux ou des cheveux. Le terme d’enfant métis renvoie bel et bien à l’idée d’hybridation, ce qui relève de la pensée raciste.

« Accepter les différences », « couple mixte » et « enfant métis » sont donc des termes qui semblent au premier abord être porteurs d’un sens louable, neutre ou acceptable. En réalité, ils reflètent une vision de l’autre influencée par l’idée que cet autre appartient à un groupe différent du nôtre en raison de caractéristiques physiques qui induiraient une forme de séparation génétique fondamentale, perception tout à fait erronée, héritée des conceptions raciales historiques qui ont structuré la pensée occidentale. Cette vision est tellement insidieuse qu’elle s’exprime subtilement chez des personnes qui semblent la rejeter, comme les parents qui qualifient eux-mêmes leurs enfants de « métis ». C’est ma conviction que la lutte contre le racisme doit nécessairement prendre le chemin de l’analyse sémantique, afin que les mots cessent d’influencer la pensée, et que chacun puisse explorer les conséquences conceptuelles de termes qu’il utilise sans soupçonner leurs implications racistes, ce qui a longtemps été le cas de l’auteur de ce texte : c’est aussi grâce à cette prise de conscience que le racisme reculera, prise de conscience qui se heurtera sans doute aux habitudes, qui ont une force d’inertie contre laquelle il est salutaire de lutter : « La constance d’une habitude est d’ordinaire en rapport avec son absurdité » (Marcel Proust, « La prisonnière »).

Vincent Rouffineau